Robotique et automatisation

Pourquoi les robots humanoïdes japonais ont-ils été éclipsés par les fabricants chinois sur le stand de Tokyo ?

Le sommet des robots humanoïdes de Tokyo a mis en évidence les atouts du Japon dans la culture robotique, les bases manufacturières et les scénarios d’application, tout en révélant ses faiblesses en matière de commercialisation, de montée en échelle et de maîtrise des coûts. L’essor rapide des fabricants chinois pousse la compétition dans le domaine des robots humanoïdes d’une phase de « démonstration technologique » vers une nouvelle étape de « production de masse et de mise en application ».

Le sommet sur les robots humanoïdes de Tokyo aurait dû être une vitrine concentrée de la tradition robotique japonaise : des mains mécaniques capables d’enfiler une aiguille, des robots dansant comme des enfants, des robots de taille adulte destinés à la livraison et aux opérations aéroportuaires — autant d’éléments qui composent presque à eux seuls, depuis longtemps, le puzzle standard de l’image du Japon comme « puissance robotique ».

Mais le signal le plus fort envoyé par ce salon venait des fabricants chinois. Qu’il s’agisse de l’affluence sur les stands, des prix des produits ou des thèmes de discussion sur place, les nouveaux entrants chinois sont en train de redéfinir la trajectoire des robots humanoïdes, initialement ouverte par le Japon et les États-Unis, comme une compétition davantage centrée sur les coûts, la production de masse et la vitesse de déploiement commercial.

Il ne s’agit pas seulement d’un simple « changement de présence » au niveau d’un salon. Cela montre que l’industrie des robots humanoïdes traverse un déplacement technologique typique : d’abord, quelques pionniers innovent sur les prototypes, puis des acteurs plus habiles en ingénierie, en organisation de la chaîne d’approvisionnement et en fabrication à grande échelle prennent le relais de l’expansion industrielle. La position du Japon dans cette nouvelle vague ressemble beaucoup au parcours qu’il a connu dans l’électronique grand public, les téléphones mobiles et les véhicules électriques : disposer d’une avance technologique, sans pour autant réussir à convertir cet avantage initial en domination du marché mondial.

L’avantage du Japon reste sa capacité à faire accepter les robots par la société

D’après ce que l’on voyait sur le salon, le Japon n’est pas dépourvu de technologie. Des noms familiers comme Toyota, Honda ou Boston Dynamics étaient présents. La main mécanique à quatre doigts présentée par Honda pouvait visser des boulons, enfiler une aiguille, illustrant toujours les points forts de l’industrie japonaise : contrôle de précision, durabilité et forte capacité d’exécution. Le professeur Hiroshi Ishiguro de l’université d’Osaka poursuit depuis des décennies ses recherches sur les robots humanoïdes ; ses travaux montrent à nouveau que le Japon reste parmi les leaders mondiaux en robotique, en interaction anthropomorphe et en étude de l’acceptation sociale.

Il convient surtout de noter que l’attitude de la société japonaise envers les robots constitue en soi un atout industriel. Par rapport à certains pays, le public japonais présente une résistance psychologique relativement plus faible face aux robots et à l’IA. D’après une enquête mondiale évoquée sur place, les Japonais ont une forte familiarité avec l’IA, mais un niveau d’anxiété plus faible. Ce contexte culturel signifie que le Japon a plus de facilité à transformer les robots, d’« objet spectaculaire sur un stand », en « outil au sein de la société ».

Mais le problème est le suivant : l’acceptation culturelle ne garantit pas automatiquement la victoire industrielle.

Ce qui décide réellement de l’issue n’est plus de savoir « si l’on peut le faire », mais « si l’on peut le produire à bas coût et le vendre de manière continue »

L’attention portée aux fabricants chinois à Tokyo ne tient pas au fait qu’ils maîtriseraient nécessairement plus tôt qu’un autre une technologie fondamentale des robots, mais au fait qu’ils poussent le robot vers une forme plus proche du marché. Grande extensibilité, prix bas, capacité d’itération rapide, facilité de déploiement : pour l’industrie des robots humanoïdes, encore à la recherche de scénarios à demande rigide, ces caractéristiques sont souvent plus importantes qu’une performance ponctuelle.Un exemple est que les produits robotiques chinois présentés sur place n’étaient pas exorbitants, démarrant même à quelques milliers de dollars. Pour un marché des robots humanoïdes qui n’a pas encore formé une boucle commerciale stable, le prix est en soi une stratégie. Il détermine si les entreprises peuvent commencer à les essayer dans des scénarios réels comme les usines, les entrepôts, les aéroports et la logistique, et il détermine aussi si l’industrie peut parvenir à des achats à grande échelle, au lieu de rester cantonnée à des démonstrations de R&D.

La coopération de GMO avec un scénario de fret aérien japonais montre précisément que les entreprises japonaises tentent d’introduire les robots humanoïdes dans l’un des maillons les plus touchés par la pénurie de main-d’œuvre : les opérations aéroportuaires et logistiques. La logique n’est pas de fabriquer des « robots semblables à des humains » pour faire de la démonstration, mais de rendre les robots interchangeables avec les humains, afin d’atténuer le problème de pénurie de personnel qui s’aggrave.

Le tournant essentiel ici est que, par le passé, l’avantage du Japon dans le domaine de la robotique résidait davantage dans l’ingénierie de précision et les capacités haut de gamme, alors que la phase suivante de la concurrence accordera davantage d’importance à l’intégration des systèmes, à la synergie matériel-logiciel, à la fabrication à grande échelle et à la courbe des coûts. En d’autres termes, à l’avenir, ce ne sera pas nécessairement l’entreprise qui saura le mieux « faire des doigts » qui définira réellement le secteur, mais celle qui saura le mieux transformer les robots en produits industriels reproductibles.

L’ombre du « syndrome de Galápagos » se répète dans le domaine de la robotique

Certains observateurs résument le dilemme du Japon dans ce domaine par le « syndrome de Galápagos » : l’innovation atteint un haut niveau de maturité dans l’environnement local, mais ne parvient pas à évoluer en produits génériques adaptés au marché mondial. Ce constat mérite une vigilance particulière dans l’industrie de la robotique.

Contrairement à l’électronique grand public, un robot humanoïde n’est pas seulement un produit terminal ; il dépend en même temps des capteurs, des actionneurs, des algorithmes de contrôle, des systèmes énergétiques, des procédés de fabrication et de l’écosystème d’application. Si l’un de ces maillons ne peut pas être mis à l’échelle, la « supériorité technologique » se transforme en « désavantage de coût ». Et si les fabricants chinois apparaissent plus percutants au salon de Tokyo, c’est précisément parce qu’ils transforment actuellement la chaîne d’approvisionnement et l’efficacité de fabrication en compétitivité produit.

Cela signifie que, si le Japon veut éviter de revivre dans la robotique les regrets qu’il a connus avec les smartphones et les véhicules électriques, il ne peut pas s’appuyer uniquement sur des percées technologiques ponctuelles. Il doit répondre de manière plus systématique à plusieurs questions :

  • Qui assumera le risque de la production de masse ?
  • Qui définira les scénarios d’application standardisés ?
  • Qui fera passer les robots du laboratoire à la logistique, à la fabrication et aux services ?
  • Qui mettra en place une boucle continue d’itération logicielle et de données ?

Au fond, toutes ces questions relèvent de l’organisation industrielle, et pas seulement de la robotique.

Le Japon peut encore conserver un « avantage sur le segment haut de gamme », mais il doit repenser la division mondiale du travail

La main mécanique présentée par Honda montre que le Japon n’est pas dépourvu de capacité sur la « voie haute performance ». En réalité, dans les applications nécessitant durabilité, stabilité et grande fiabilité, les entreprises japonaises conservent encore un avantage naturel. Le système d’ingénierie accumulé dans l’automobile, les équipements industriels et la fabrication de précision reste un socle important pour l’industrie robotique japonaise.

  • Mais du point de vue de la concurrence mondiale, cet avantage a plus de chances de se refléter dans des segments haut de gamme que dans une domination absolue de l’ensemble du secteur. Le marché futur des robots humanoïdes ressemblera sans doute à un mélange de robotique industrielle, d’électronique grand public et de matériel intelligent :- Certaines entreprises se concentrent sur les composants essentiels et les plateformes à haute fiabilité ;
  • Certaines entreprises dominent la production de masse et la baisse des prix ;
  • D’autres entreprises réalisent des bénéfices grâce aux logiciels d’IA, à l’intégration de systèmes et aux solutions sectorielles.

Si le Japon continue à insister uniquement sur le fait de « faire plus raffiné », sans combler ses lacunes en matière de commercialisation, de logicisation et de capacité de distribution mondiale, il est très facile qu’il garde son influence en amont de la chaîne industrielle tout en perdant des parts de marché en aval.

Pour le Japon, ce qui est plus important, ce n’est pas de prouver une « culture robotique », mais de construire une « capacité d’industrialisation des robots »

L’aspect le plus digne d’attention lors de ce sommet à Tokyo n’est pas qu’un robot ait dansé, enfilé une aiguille, ou que l’avatar robotique d’un universitaire ait pu répondre à des questions philosophiques. C’est plutôt qu’il a mis en lumière, de manière très claire, le prochain défi de l’industrie robotique japonaise : le Japon dispose d’une tradition technologique, d’une forte acceptation sociale et d’une base manufacturière, mais il doit rapidement reconditionner ces avantages en produits commerciaux reproductibles.

Si, par le passé, les mots-clés de l’industrie robotique japonaise étaient « précision », « avancé » et « anthropomorphisme », alors à l’avenir ils deviendront sans doute « déployable », « produisible en masse » et « abordable ». Ces trois éléments déterminent non seulement l’issue d’un secteur, mais aussi la capacité du Japon à retrouver un pouvoir de négociation industriel à l’ère mondiale de la fabrication intelligente.

Les robots humanoïdes ne se contenteront pas éternellement de danser sur les stands d’exposition. Le véritable tournant dépend de leur capacité à entrer dans les usines, les aéroports, les entrepôts et les foyers, et à y travailler de façon continue, livrer de manière stable et se déployer à faible coût. Le sommet de Tokyo montre que la concurrence mondiale est déjà passée de « qui le fera en premier » à « qui en fera d’abord une industrie ». Et si le Japon veut préserver son statut de puissance robotique, ce qu’il lui faut combler ensuite, c’est précisément cette lacune.

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  1. https://www.greenwichtime.com/news/world/article/humanoids-dance-and-thread-needles-as-japanese-22280202.phpPrimary source

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